Les huit salopards

Share Button

Tout est dans le titre : le réalisateur le plus énervé du cinéma américain poursuit son exploration de la violence vengeresse. Car c’est bien de vengeance qu’il s’agit, et ce depuis quatre films déjà. On croyait Quentin Tarantino obnubilé par la représentation de la violence et englué dans des références cinématographiques. Et pourtant, depuis Kill Bill, le cinéma de QT a pris un tour bien différent : toujours respectueux de ses ainés, Tarantino peaufine ses scénarios autour de la thématique récurrente du héros (ou de l’héroïne) en quête de rédemption par la vengeance.

Quelques années après la guerre de Sécession dans une Amérique où les tensions entre yankees et sudistes sont encore présentes, le chasseur de primes Marquis Warren (Samuel L. Jackson) fait diligence commune avec John Ruth dit « le bourreau » (Kurt Russell) et Daisy Domergue (Jennifer Jason Leigh) que ce dernier escorte jusqu’à Red Rock pour être pendue. Pris dans le blizzard, Chris Mannix (Walton Goggins) futur shérif de Red Rock les rejoint. Ils sont contraints de faire étape dans la mercerie de Minnie où ont déjà trouvé refuge quatre autres hôtes. Ruth et Warren soupçonnent l’un des hôtes d’être un complice de Daisy.

Ce ne sont pas des « salopards » à proprement parler dont Tarantino nous parle, mais bien de véritables ordures, aussi détestables que le prétend le titre original du film. Et même si certains d’entre eux se raccrochent à un semblant d’éthique vacillante (Mannix déteste la justice expéditive et Warren préfère tuer ses proies plutôt que les ramener en vie pour être pendues), le pardon n’existe pas chez ces huit salopards, et la vengeance n’est jamais loin.

Les huit salopards est-il un film typique du cinéma de Tarantino ? Assurément ! Chapitré (comme Pulp Fiction ou encore Kill Bill avant lui), bavard (comme le sont tous ses sept précédents films), film choral et quasi huis-clos (comme Reservoir Dogs auquel ce dernier film ressemble bigrement), « crazy » Quentin introduit même au cœur du récit un MacGuffin, que n’aurait pas renié Sir Alfred Hitchcock, sous la forme d’une lettre écrite de la main d’Abraham Lincoln que Warren porte toujours sur lui, tel une précieuse relique. Comme la mystérieuse mallette de Pulp Fiction, une aura lumineuse semble nimber la lettre lorsque John Ruth demande à la lire dans la diligence.

Le dernier opus du réalisateur porte la marque de son auteur jusque dans la direction d’acteurs, toujours parfaite. Samuel L. Jackson y campe un ancien Major de l’armée nordiste devenu chasseur de primes avec une étonnante sobriété (dans la première partie du moins) de la part d’un acteur qui nous avait habitué à des rôles taillés à sa démesure. Dans une Amérique gardant les cicatrices de la guerre de Sécession, il est l’élément perturbateur face à des ex-sudistes le considérant comme un sous-homme et des ex-nordistes n’aimant guère plus la compagnie d’un homme de couleur. Le racisme, déjà sujet de Django Unchained, est au cœur de ce dernier film. Et Tarantino sait mieux que quiconque utiliser la narration (flash-back sur les évènements ayant précédés l’arrivée de la diligence chez Minnie, point de vue multiples à la Rashômon) pour maintenir la tension jusqu’à l’explosion tant attendue.

Mais alors, que manque-t-il à ce très grand Tarantino pour être un très grand film tout court ? Quelques minutes supplémentaires probablement. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, ce film de 3 heures (la version projetée en 70mm au Gaumont Marignan à Paris est la seule comportant quelques minutes additionnelles, les autres salles se contentent de diffuser une version « courte » d’un peu moins de 180mn) paraît incomplet. Ce n’est pas tellement le déséquilibre entre une première partie délicieusement bavarde et une seconde partie ultra horrifique qui surprend, mais plutôt les nombreuses pistes ouvertes par le réalisateur puis abandonnées dès que le cercle vicieux de ces « détestables huit » se réduit. Comme si, après avoir magistralement orchestré la recherche par Warren du complice, Quentin Tarantino s’en désintéressait pour se concentrer sur l’hécatombe omniprésente dans le dernier tiers du film. Et pour ce qui est de la violence, on peut compter sur Tarantino pour nous surprendre : la scène qui inaugure ce déchaînement d’hémoglobine non-stop est à même de vous retourner l’estomac. De l’aveu même de son auteur, il s’agit de son tout premier film d’horreur (je confirme ce fait !) fortement inspiré de l’atmosphère anxiogène de The Thing du grand John Carpenter (je confirme également la chose).

Reste au milieu de ce gunfight permanent des séquences éblouissantes et des fulgurances dignes des plus grands maîtres du cinéma : une diligence traversant les paysages enneigés de l’Ouest et l’avancée des chevaux sur une musique signée par le fringant octogénaire Ennio Morricone (enfin une bande originale sans emprunt à ses aînés – ou presque – pour un film de Quentin Tarantino). Le film regorge de ces moments de grâce. Et ne croyez surtout pas les critiques qui reprochent au film ses longs dialogues et son rythme apparemment lent. De film en film, Tarantino façonne un cinéma qui commence à chercher ses références dans sa propre filmographie. L’oeuvre d’une vie, probablement.

Share Button

Joël

Biberonné aux prods Spielberg et John Hugues. Converti au WoodyAllenisme depuis Play It again, Sam. A usé bien des strapontins dans les années 80. A usé bien des VHS dans les années 90. A usé bien des zapettes dans les années 2000. Attaque l’usage intensif de Blu-Ray depuis peu.

You may also like...

2 Responses

  1. Romain dit :

    Il manque quelques minutes ??? Pour moi c’est l’inverse, il y a une heure de trop. Tarantino rend hommage à ses aînés et au 7ème art, c’est une certitude. L’image et la photo sont magnifiques. Je reste sur ma faim quant à l’histoire et la profondeur des personnages. Je me suis ennuyé comme rarement devant un film de Tarantino. Le sentiment qu’il se fait plaisir à lui-même et à ses fans ultra… Pour les autres on repassera 😉 (http://moncahieramoi.over-blog.com/2016/01/les-huit-salopards.html)

    • Joël dit :

      Pour moi, les quelques minutes manquantes sont celles qui auraient pû amener un peu de liant entre la première et la seconde partie. J’ai bien compris que tu avais trouvé le film trop long-trop long-trop looong ! 🙂
      Mais ce qui me manque, c’est que tout ce qui est amorcé dans la première partie ne soit pas développé dans la seconde.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *